Le livre II des Confessions fait le récit de plusieurs rencontres et aventures de Jean-Jacques adolescent : entre autres, celle de madame de Warens dont on connaît l'importance dans la vie de Rousseau. Après avoir accueilli le jeune homme elle l'envoie à l'hospice des catéchumènes de Turin, afin qu'il puisse y subir une éducation religieuse propre à le convertir au catholicisme.
Dépouillé par le couple des Sabran avec qui il fait route, il parvient à l'hospice, y suit de mauvaise grâce l'instruction religieuse qui lui permet d'être baptisé, échappe aux entreprises d'un Maure homosexuel, fait la rencontre de madame Basile qui lui donne un emploi et devient enfin laquais chez madame de Vercellis. Mais celle-ci est malade ; elle meurt peu de temps après avoir engagé le jeune homme. Dans le désordre familial qu'entraîne cette disparition, Jean-Jacques ne résiste pas à !a tentation de voler un ruban. Le vol découvert, il en accuse Mari on, une jeune servante dont il est vraisemblablement amoureux. Le remords hante Rousseau pendant des années. Les Confessions accueillent l'aveu île cette faute, aveu dont la fonction n'est peut-être pas si facilement définissable et qui est un des épisodes majeurs de l'autobiographie rousseauiste.
2. Du souvenir honteux au remord
Le présent de l'indicatif actualise le souvenir en rendant plus sensible le sentiment de honte. II faut, bien-sûr, excepter les deux premières lignes du teste dans lesquelles le présent a valeur de vérité générale. On retiendra donc deux passages essentiels :
- les lignes 8-9 avec les formes verbales : « je me trouble », « je balbutie », « je dis », « c'est » ;
- les lignes 19 à 25 avec les formes : « Elle arrive », « on lui montre », « je la charge », « elle reste », « se tait », « me jette », « Elle nie », « m'apostrophe », « m'exhorte », « je confirme », « et lui soutiens ».
Le présent rend encore plus vivace le souvenir puisqu'il fait glisser le passé d'une action vers un présent de renonciation. Il exprime à lui seul le sentiment de honte encore si vivace.
La structure et la composition de l'extrait obéissent à une logique qui fait passer de la remémoration honteuse au remord. Le premier paragraphe part d'une introduction à valeur de vérité générale pour présenter les circonstances du vol et l'accusation d'un « effronté ». Le deuxième paragraphe met face à face les deux accusés devant un tribunal. Il met en scène un coupable réel et tine victime innocente. Rousseau insiste sur la rapidité et la superficialité de cette confrontation, puis de ce jugement. Il montre l'enchaînement d'éléments, de faits et de paroles qui semblent échapper à son contrôle et qui, ainsi, le déresponsabilisent.
3. La dramatisation de l'aveu
Le récit recourt à la dramatisation, ne serait-ce qu'en mettant en scène la confrontation des deux accusés devant un « tribunal » familial. Ce huis clos théâtralise l'épisode en concentrant ses effets. Le cheminement même du texte est celui d'un petit drame avec son exposition, sa crise et son dénouement. Les rôles sont nettement distribués : les protagonistes (Jean-Jacques et Marion), le rôle de juge qui instruit et condamne (le comte de la Roque) et un public (« l'assemblée était nombreuse »).
La mise en scène détaille les comportements et les réactions de Jean-Jacques ( « je me trouble », « je balbutie », « en rougissant », « je la charge », « je confirme ma déclaration », « lui soutiens en face ». Elle insiste sur le rôle pathétique de Marion, sur son attitude (« elle reste interdite », « se tait », « me jette un regard », « m'apostrophe, m'exhorte [...] à ne pas déshonorer une fille innocente », « La pauvre fille se mit à pleurer ») et sur ses paroles rapportées au discours direct (1. 26-28). Cette mise en scène montre aussi les doutes d'une assemblée victime de ses préjugés (« On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi », 1. 32-33). Enfin l'arrêt prononcé par le comte de la Roque qui renvoie les deux jeunes gens est théâtralisé par la formule morale qui l'accompagne (« la conscience du coupable vengerait assez, l'innocent », 1. 35, 36), d'autant plus que cette formule prend valeur d'oracle.
4. La victime et son bourreau
Le texte évoque Marion sous les traits de la fraîcheur, de la modération et de l'innocence. Un premier portrait est esquissé aux lignes 9 à 15. C'est « une jeune Mauriennoise », « jolie », don: le visage présente une remarquable « fraîcheur de coloris », « un air de modestie et de douceur ». File attire la sympathie (« on ne pouvait la voir sans l'aimer ») et a d'évidentes qualités morales (« bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve »).
Elle incarne donc la vertu exemplaire et l'innocence à quoi va s'opposer le vice du coupable qui l'accuse-Deux expressions les désignent respectivement dans la phrase des lignes 32 et 33 : « aussi angélique douceur » et « audace aussi diabolique ». Cette opposition tranchée est accentuée par le chiasme que présente la construction croisée. Rousseau souligne ainsi le caractère tragique de l'injustice dont Marion est victime et se présente comme son bourreau. Pour rapporter les paroles de Jean-Jacques (1. 8-9 et 1. 25) ainsi que celles du comte de la Roque (1. 35-36), Rousseau emploie le discours indirect. En revanche, il emploie le discours direct pour rapporter les paroles de Marion lorsqu'elle s'adresse directement à Jean-Jacques. Le rôle de la victime se trouve ainsi mis en valeur. Mais Rousseau veut également montrer quelle résonance ont eue ces quelques mots en les répétant tels qui sont restés graves dans sa mémoire.
5. La confession : repentir sincère ou stratégie de l'aveu ?
On pourra s'interroger sur le but d'un tel aveu : s'agit-il de libérer sa conscience en s'accusant d'un crime dont Rousseau sent encore tout le poids ? S'agit-il d'appeler au pardon des lecteurs par une confession publique et sincère ? Rousseau paraît en effet ne rien cacher à son lecteur de ce vol et de son évidente culpabilité. Un peu plus loin, il lui expose le mobile de son acte : il voulait donner ce ruban à Marion en gage d'amitié. Mais peut-on être totalement satisfait d'une telle explication ? A observer le texte d'un peu plus près, on constate que Rousseau insiste sans doute au moins autant sur son repentir que sur sa culpabilité. On remarque également qu'il fait tout pour nous présenter le jeune voleur sous l'aspect d'un adolescent maladroit, naïf, amoureux devenu sadique malgré lui. N'est-ce pas compter sur un lecteur compréhensif qui remettra à Rousseau un péché de jeunesse et qui sera surtout persuadé du caractère authentique de la confession ? Rien n'empêche alors de considérer qu'un tel texte s'inscrit dans une démarche plus ambiguë : celle d'une stratégie de l'aveu.



